Principal artisan de la démocratisation de la NBA en France, George Eddy nous a livré son témoignage alors que la Grande Ligue se rapproche de plus en plus de notre continent. Ce que la NBA peut apporter à l’EuroLeague, ce qu’elle doit garder de celle-ci, comment l’avenir du basket européen pourrait se dessiner… Le mythique commentateur a apporté sa vision sur le projet « NBA en Europe », entre promesses et menaces. Interview exclusive.
–Bonjour George, lorsque vous avez entendu le projet de la NBA de créer une nouvelle ligue en Europe, quelle a été votre réaction ?
On entend ça depuis longtemps. Déjà à l’époque de David Stern [commissaire de la NBA de 1984 à 2014, ndlr], on entendait parler d’une éventuelle poule de la NBA en Europe. Et ça a mis beaucoup plus de temps que prévu. On semble y arriver maintenant.
Ma réaction ? Tout dépend de la configuration. Moi ça fait 40 ans que je suis dans le basket, j’ai toujours bataillé pour que toutes les instances du basket se mettent autour d’une table, pour travailler ensemble dans l’intérêt commun du basketball. Et malheureusement jusque-là, ça n’a pas du tout été le cas. Je vais juger sur les projets.

George Eddy, avant le Paris Game, en janvier (crédits photo : Stevens Tomas / ABACA)
–Qu’est-ce que la NBA peut apporter à l’Europe du basket, selon vous ?
La NBA pourrait apporter la puissance de son marketing, pour rendre l’EuroLeague plus rentable. La NBA est très forte pour les contrats, pour savoir comment vendre le produit. Ces compétences seraient utiles à l’EuroLeague qui ne sait pas le faire aussi bien.
–Et dans le sens inverse, qu’est-ce que l’Europe peut apporter à la NBA ?
De son côté, l’EuroLeague a une belle compétition, il n’y a pas de doute là-dessus. Si c’était moi, je réharmoniserais les règles : on devrait jouer les matchs NBA en 40 minutes et permettre les défenses de zone. Et dans le jeu : le produit NBA actuellement est devenu trop stéréotypés, trop basé sur les statistiques, trop de shoots à 3pts. Il n’y a pas la variété de style de jeu qu’on peut en trouver en EuroLeague par exemple.
« A l’époque de David Stern, ils savaient s’y prendre. Ils n’arrivaient pas en Europe pour conquérir. Ils arrivaient pour être un partenaire et pour faire avancer le basket, ensemble. »
Et puis, Il y a trop de matchs en NBA, trop de joueurs blessés à cause de ça. Il faudrait qu’ils acceptent de jouer 15 matchs de moins, sans back-to-backs [deux matchs en deux jours, ndlr]. Ça réduirait les blessures, ça rendrait chaque match plus important avec plus d’enjeux. Même si on gagne un peu moins d’argent dans le court-terme : on prolonge la carrière des joueurs. Et comme chaque match est plus important, chaque match va avoir plus d’audiences télé, et les salles seront plus remplies. Ça deviendrait un produit beaucoup plus intéressant et moins stéréotypés dans le jeu. La NBA a des choses à apprendre de l’EuroLeague et vice-versa.
–Pour vous, quelle démarche la NBA doit-elle adopter en venant en Europe ?
A l’époque de David Stern, ils savaient s’y prendre. Ils n’arrivaient pas en Europe pour conquérir. Ils arrivaient pour être un partenaire et pour faire avancer le basket, ensemble. Il faudrait le même état d’esprit.

(crédits photo : NBA/Getty images)
–Justement sur ce sujet : à l’événement « Demain le sport » organisé par l’Equipe, vous parliez de « mariage intelligent » entre la NBA et l’Europe. Comment s’organiserait ce « mariage intelligent » ?
Avoir le marketing et la puissance commerciale de la NBA mais laisser le championnat EuroLeague tel quel avec les mêmes règles internationales. Le tout, en ouvrant des fenêtres pour les équipes nationales au lieu de se marcher sur les pieds. Mais pour cela, il faudrait que l’EuroLeague accepte de partager le pouvoir avec la NBA et ça, ce n’est pas évident. Il faudrait faire en sorte aussi que, lorsqu’on forme un jeune joueur comme Wembanyama ou Nolan Traoré, la NBA donne plus d’argent pour récompenser cette formation.
–Et la FIBA dans tout cela ?
La FIBA est là pour protéger les équipes nationales et les championnats nationaux, qui servent de formateurs pour la NBA et l’EuroLeague. Donc on a besoin de tous ces éléments ensemble. Il ne faut pas qu’on se tire des balles dans les pattes.
Maintenant, si la NBA fait un projet concurrentiel, je crains qu’on soit reparti dans les mêmes guégerres entre la FIBA et l’EuroLeague… Moi je veux bien être nommé patron de cette « colloc », faire en sorte que tout le monde rame dans le même sens mais je ne crois pas que je sois un candidat sérieux pour ce rôle malheureusement (rires). De toute manière, tout ce que je veux, c’est que chacun apporte à l’ensemble ce qu’il sait faire de mieux et accepte que les autres peuvent être des partenaires utiles. Mais dès que les intérêts individuels priment sur les intérêts communs, c’est le bordel, c’est inefficace et c’est nuisible… C’est comme la politique.
–Restez-vous donc optimiste quant à ce « mariage intelligent » ?
On ne sait pas. On a été tellement déçu depuis trente ans qu’on s’habitue à des mauvaises décisions et aux mauvaises ententes. On a terriblement ralenti la croissance du basketball avec ces mésententes FIBA / EuroLeague, avec plusieurs coupes d’Europe en même temps.
A lire sur le sujet : Dossier NBA EUROPE / Flashback 2000-2001 : quand l’Europe du basket était divisée en deux
Aujourd’hui, la NBA voit qu’il y a un marché à prendre en Europe et sont toujours en quête d’expansion. C’est d’ailleurs ce que je reproche à la NBA, c’est que tous leurs choix sont motivés par l’argent. Eux, voudraient bien créer une ligue concurrente de l’EuroLeague. A mon avis, si ça arrive, ils vont les bouffer. Ils vont les bouffer ! Parce qu’ils vont avoir tellement d’argent à investir que tous les joueurs d’EuroLeague préféreront venir en NBA Europe. L’EuroLeague sera sur les rotules. C’est le pot-de-terre contre le pot-de-fer. Donc au lieu de se livrer une guerre de plus, une guerre que la NBA gagnerait comme elle gagne toutes les guerres grâce à son argent, il vaudrait mieux travailler ensemble.
« Ensemble : ce sera un succès absolu. Sinon, ça va encore ralentir la croissance du basket en général. »
–En cela, l’exemple de la Basketball Africa League peut-il être suivi ?
Absolument ! Regardez, en Afrique, ils ont réussi à rassembler les clubs, la FIBA et la NBA dans le projet BAL. Ça peut être un modèle pour réussir à rassembler la NBA, l’EuroLeague et la FIBA dans l’intérêt de tous.
Avec la BAL, tous les ans on voit qu’il y a une meilleure compétition, qu’il y a plus de talents, plus d’argent investi, plus de couverture médiatique. Il y a même des centres de formation de qualité qui commencent à exister dans différents pays. C’est le modèle à suivre, les clubs africains l’ont compris, la NBA l’a compris, la FIBA l’a compris. Car ce travail a été mené en bonne intelligence, sans se marcher dessus. Tout le monde allait dans la même direction.

Les clubs participants à la première saison de la BAL, en 2020-2021 (crédits photo : BAL)
–Le basket africain n’en était pas au même point que le basket européen aujourd’hui, la comparaison fonctionnerait-elle à tous points de vue ?
Tout était à créer en Afrique, il n’y avait pas de moyens. Le problème c’est qu’ici, on a déjà la FIBA et l’EuroLeague qui se battent pour avoir la main-mise sur le basket européen depuis 30 ans, donc ce n’est pas la même situation.
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-Enfin, comment évaluez-vous les chances de réussite de ce projet ?
Ça va de soi : si tout le monde se met ensemble pour travailler dans le même sens, ça va être un succès total et colossal. Ça me parait évident. C’est comme si les Etats-Unis, la Chine et l’Europe se mettaient ensemble à travailler pour le bien de la planête. On pourrait arrêter les problèmes climatiques, les guerres, etc. Le problème c’est que l’être humain a trop souvent montré sa stupidité dans l’histoire : il préfère s’entretuer plutôt que de travailler collectivement pour le bien commun. C’est le même principe dans le basket. Ensemble : ce sera un succès absolu. Sinon, ça va encore ralentir la croissance du basket en général.