Après un été chargé en émotions, Sylvain Francisco s’est confié à notre micro. Le bilan de sa première saison en EuroLeague, sa signature au Zalgiris et son nouveau rôle, sa non-sélection aux JO, mais aussi sa relation avec ses différents coachs … Le meneur français s’est livré sans détours. Entretien exclusif.
Première question : comment vas-tu Sylvain ? Comment se passent tes premiers jours à Kaunas ?
– Les premiers jours se passent bien. La ville est cool et paisible, il fait chaud (rires). Et au sein de l’équipe je me sens bien. Tout se passe bien : les premiers entraînements avec mes coéquipiers, le coach, le staff,… Vraiment, je suis content d’être là. Il y a plein de gens qui me disaient : ‘’y’a rien à faire à Kaunas’’. Mais franchement pour ce que j’ai vu, il y a plein de restaurants, les jeunes sont dehors, ils ont un grand centre commercial,… ça vit, et c’est cool ! Après, je vois que c’est vraiment une ville de basket, les gens sont là pour le basket. Quand tu marches, ils t’arrêtent pour te demander une photo. Ça sent le basket ici, c’est bien !
Est-ce que tu peux nous dire comment s’est fait ta signature à Kaunas ? Il te restait un an de contrat avec le Bayern, qu’est-ce qui t’a finalement motivé à rejoindre le Zalgiris ?
– A chaque fois, j’ai une clause libératoire sur mes contrats pour la fin de ma première saison. Au Bayern j’étais bien, j’étais content d’être là, il s’est passé ce qu’il s’est passé. Mais je me suis dit que j’avais besoin d’aller quelque part pour m’améliorer encore, pour avoir un peu plus de responsabilités. J’ai eu d’autres offres mais le plus important c’était avec le Zalgiris. C’était avec eux que j’étais le plus en contact. Et puis je parlais avec Andrea [Trinchieri, coach du Zalgiris, ndlr] qui m’a dit ‘’moi je te veux vraiment’’. Je me rappelle, la saison passée quand on a joué le Zalgiris à la maison, il était venu me voir à la fin du match pour me dire de continuer à bosser. Au début j’ai pas compris et puis il me l’a redit ; là j’ai commencé à me poser des questions (rires). Et puis après, quand il m’a appelé il m’a dit : ‘’moi je te veux dans mon équipe en tant que meneur titulaire, avec des responsabilités. Je ne vais pas te mentir, je vais être derrière tes fesses, je vais te saouler, parce que je sais que tu peux être l’un des meilleurs meneurs : est-ce que t’es prêt pour ce challenge ?’’ Je lui ai répondu que bien sûr, j’étais prêt. C’est pas donné à tout le monde d’avoir un coach qui vient pour te dire ce qu’il pense vraiment de toi, te dire ce qu’il veut, ce qu’il attend de toi. C’est comme ça que ça s’est passé, j’ai réfléchi entre le Bayern et Kaunas. Pour moi aucun des deux n’aurait été un downgrade. Les deux c’est de l’EuroLeague, les deux ont une histoire. Au Zalgiris, la plupart des joueurs qui en sont sortis ont eu des grosses offres derrière. Je voulais tenter cette aventure avec plus de responsabilités.
Avec Andrea Trinchieri, ça a donc tout de suite matché entre vous ?
– Bien sûr, tout de suite. Au téléphone d’abord, puis quand on s’est vu en vrai : ça matchait. Je pense qu’on a la même vision. Ses plays permettent de m’épanouir et de faciliter mon jeu avec les coéquipiers. En fait, pour tous les joueurs qui sont là, il y a un bon fit avec le système qu’il veut, et c’est ça le plus important.
Andrea t’as dit que tu pouvais être l’un des meilleurs meneurs : toi quels objectifs tu te donnes ?
– En fait, mes objectifs c’est privé. Je les garde dans ma tête, je les écris pour continuer de bosser et m’améliorer. Mais j’aime vraiment pas les dire, ça reste pour moi (rires). Après collectivement, je suis prêt à faire plus pour le collectif. Notre but, c’est de ramener l’équipe au plus haut-niveau, pour les Playoffs par exemple, après on verra bien. Cette saison, c’est les 80 ans du club, donc pour nous le plus important c’est de gagner la LKL League [ligue lituanienne, titre qui a échappé au Zalgiris la saison dernière, ndlr]. Et en EuroLeague : pourquoi pas être dans le top 8 !
Tu écris tes objectifs personnels sur un carnet ?
– Exactement, avant je les écrivais dans mes notes. Mais maintenant c’est devenu encore plus important pour moi alors je les écris dans un carnet. C’est même pas que pour du basket, c’est des objectifs personnels pour l’année, tout ce qui est business. J’écris, j’écris. C’est devenu une routine dans ma vie de tous les jours, que j’essaie de tenir pour ne pas me disperser. Et ça m’arrive de remonter un peu pour relire ce que j’ai écrit avant. Parfois je réalise tout ce que j’ai fait. Parfois je vois des trucs que je n’ai toujours pas fait et qui sont encore en attente, peut-être parce que ce n’était pas le bon moment, peut-être que c’était pour avoir quelque chose de meilleur…
Avant Andrea Trinchieri, tu as connu d’autre très grands coachs. La saison passée : Pablo Laso, la saison d’avant Vassilis Spanoulis. Comment tu les caractériserais ? Quel lien avais-tu avec eux ?
– Avec Spanoulis, c’était vraiment incroyable. Comme j’ai dit, j’aime bien aller avec des coachs dont j’ai la même vision, et avec Spanoulis c’est exactement ce qui s’est passé. C’est un coach hyper talentueux, il a un talent énorme, réellement. Il me parlait beaucoup, lui-aussi était tout le temps derrière moi. Sa phrase qu’il me répétait souvent et qui est resté dans ma tête c’était : ‘’Sylvain, n’oublie pas que t’es un ‘million dollar player’. Quand tu joues avec ton instinct, personne ne peut t’arrêter. Mais quand tu commences à réfléchir, t’es un joueur à 200k l’année. Joue avec ton instinct, fais ce que tu as à faire, ne réfléchis pas et tu verras tu seras le meilleur.’’ Je pense que lui c’est un vrai guerrier, avec la Mamba Mentality. Il veut tout gagner et il ne dort pas : il mange basket, il dort basket. Même les assistants coachs disaient qu’à chaque fois quand ils parlaient de la famille, des vacances tout ça, lui il revenait parler de basket. C’est une personne spéciale. Et je me rappelle avant que je vienne, il m’avait dit ‘’toi je te veux une année et tu vas en EuroLeague directement’’. Avoir ce genre de coach, avec ce système, en tant que meneur moderne… Comme il venait d’arrêter sa carrière de joueur, ça facilitait la tâche pour jouer avec les coéquipiers, trouver les tirs. Avoir ses plays, c’était incroyable.
Avec Pablo, c’était un peu différent. Ça s’est bien passé, mais le style de jeu qu’il voulait n’était pas trop adapté au mien je dirais. Mais humainement, c’était énorme d’apprendre de lui, après tout ce qu’il avait fait à Madrid. Avec Spanoulis, c’était plus tempo rapide, ‘prendre le premier le pick-and-roll’ et shooter, créer si tu veux. Avec Pablo c’était plus ‘prendre son temps’, ‘faire travailler la défense’. Si t’as ton tir tu peux shooter, mais autrement c’était faire travailler la défense de droite à gauche. Et puis, on n’avait pas trop de contre-attaques, alors que moi j’aime bien courir (rires). Mais Pablo Laso est vraiment une personne agréable au quotidien : il est souriant, il est cool, il est toujours là quand t’as besoin de lui !
Et Andrea Trinchieri dans tout ça ?
– Andrea, c’est un vrai tacticien. Autre chose : comme Spanoulis c’est une personne qui est tout le temps derrière moi. Franchement à l’entraînement, il y a même les assistants qui sont là à crier ‘’Cisco, Cisco‘’. En fait t’entends que mon nom à chaque fois (rires). Ce que j’aimais bien avec Spanoulis, c’est qu’il t’encourage, quand tu réussis quelque chose il est content, quand tu fais quelque chose de mal il te rectifie. Et c’est ça que je retrouve avec Andrea : il t’encourage, il t’aide à avoir confiance en toi. Et puis il laisse jouer : avec Andrea on est une équipe qui court beaucoup. Donc parfois, les entraînements sont durs mais au moins ça permet d’avoir l’identité de l’équipe. Ce qui est bien avec cet entraîneur c’est qu’il s’adapte au groupe. Certains disent à leurs joueurs que c’est à eux de s’adapter ; quand t’as pas les bons joueurs ça ne fonctionne pas. Andrea, lui, nous dit : ‘’moi je m’adapte à vous. S’il y a un de mes systèmes que vous n’aimez pas, on ne le fait pas’’. Je pense que c’est une qualité énorme, ça nous a permis de rapidement savoir ce qu’on voulait, et ça permet surtout d’avoir une bonne relation avec lui.
Mais avec tout ce que te dit Andrea, en plus d’être titulaire tu seras peut-être même le go-to-guy du Zalgiris en fait ?
– (rires) En vrai sûrement ! Après le but, avec mon jeu, c’est de ramener le plus de victoires possible et aussi de m’épanouir. Mais oui, je ne pensais pas forcément avoir un rôle de meneur titulaire dès ma deuxième année en EuroLeague… mais il n’y a rien de mieux en fait. C’est pour cela que j’étais obligé d’accepter ce challenge, ça va être bien !
Tu entames ta deuxième année en EuroLeague. Dans ta carrière, tu avais surtout connu la BCL avec Manresa et Peristeri. Qu’est-ce que ça change d’être dans la meilleure ligue d’Europe ? Sur quel aspect de ton jeu t’as le plus travaillé ?
– Je pense l’aspect physique. Quand tu vois les gars, leur jeu physique, leur agressivité en défense… En BCL, tu peux te relâcher, en EuroCup tu peux te relâcher un peu mais quand t’es en EuroLeague, si tu te relâche un peu les équipes sanctionnent directement. Ça rate pas beaucoup en EuroLeague. Je dirais aussi que ça m’a fait travailler le QI basket. Quand on commence à être dans le 4ème quart-temps, dans les dernières minutes, tout compte dans les moindres détails. Ça te pousse à jouer intelligemment pour faire le moins d’erreurs possible. La vitesse aussi, les pick-and-roll, le 3pts mais ça c’est mon domaine on va dire… Nan ce qu’il y a de dur aussi en EuroLeague, c’est l’accès au cercle : qu’est-ce que c’est dur de rentrer dans la raquette !
T’abordes la question des actions importantes dans le money-time : en Février dernier, tu plantes un incroyable game-winner contre le Partizan à la Stark Arena. Tu peux nous raconter ?
– En fait, j’avais pas peur de prendre ce shoot, parce que c’est vraiment ces shoots que je travaille à chaque fois après l’entraînement… Juste avant il y a eu un temps-mort. Pablo me dit : ‘’Sylvain, t’appelles Serge Ibaka pour qu’il te fasse un pick. Si le Partizan switch de défenseur, tu le joues directement, s’ils ne switchent pas tu joues quand-même.’’. C’était Punter qui défendait sur moi, donc on a fait le système avec Serge, et puis Kaminsky s’est retrouvé devant moi… A ce moment-là, je savais déjà ce que je devais faire : s’il voulait faire la faute, j’étais prêt à dégainer mon shoot tout de suite pour obtenir les lancers. Au départ, je voulais tirer mais Kaminsky était bien sorti sur moi et j’ai pas pu. Du coup j’ai voulu pénetrer en me disant que Serge allait le bloquer pour que je mette un 2pts et égaliser. Mais au moment où j’y vais, je vois qu’il anticipe beaucoup ma course : c’était une erreur de sa part. C’est à ce moment-là que je me suis arrêté. J’ai fait mon step-back et j’ai shooté. Dès que j’ai vu la balle partir, je l’ai vu dedans et c’est rentré. Après le tir, je célèbre mais en fait je vois le chrono et je me dis que le match n’est pas encore fini donc je reste concentré. Mais à la fin j’étais tellement content ! Ce genre de moment, si tu rates t’as la haine !
Mais tu n’étais pas impressionné à la Stark Arena ?
– Si j’étais impressionné ! Bien sûr ! C’était ma première fois devant 20 000 spectateurs. J’étais vraiment impressionné par le monde. Quand on avait joué face à l’Etoile Rouge, c’était incroyable aussi mais quand on a joué le Partizan, j’avais l’impression de jouer dans un stade différent. Quand tu vois l’ambiance, c’est abusé. Et avant ce shoot, quand le coach m’avait fait sortir et que j’étais sur le banc, il y avait des mecs juste derrière qui me criaient dessus, qui m’insultaient. Ils me disaient ‘’Eh Francisco écoute ton coach, regarde comment tu joues mal’’. Et quand j’ai marqué le tir … on est revenu sur le banc, et il n’y avait plus personne (rires). C’est ça qui est cool aussi quand tu joues à l’extérieur avec ce genre d’ambiance, quand tu commences à marquer il y a le public qui s’éteint. C’est un moment que j’oublierai jamais.
Une question sur la NBA : on t’y rapproche souvent en raison de ton style de jeu. Tu as toujours dit que l’idée restait dans un coin de ta tête. Où est-ce que tu en es à ce niveau-là ?
– Et bien elle est toujours dans un coin de ma tête. J’aimerais bien aller en NBA mais il faut que ce soit au bon moment. Donc forcément, si je dois passer par l’EuroLeague pour montrer ce dont je suis capable et ensuite avoir des offres de NBA… pourquoi pas. Avant de signer à Peristeri [2022, NDLR] et même à Munich la saison passée, j’avais des offres de 10-days contract en NBA, mais ça ne m’intéressait pas trop et c’était à chaque fois à des périodes où je signais dans un nouveau club. Oui je garde l’idée, mais peu importe. Si je peux aller en NBA et y rester un peu : tant mieux. Si je n’arrive pas à y rester, c’est pas grave, au moins j’aurais été en NBA, j’aurais posé mes deux pieds là-bas et revenir en EuroLeague n’est pas un problème. L’Europe c’est incroyable. J’y vais step-by-step.
_ Ces offres de 10-days contract, c’était de quelles franchises ?
– J’avais Orlando, Miami et le Jazz.
Un sujet un peu plus délicat : Vincent Collet ne t’a pas retenu dans son groupe pour les Jeux Olympiques. Comment t’a-t-il annoncé la nouvelle ?
– Ce n’est pas Vincent qui m’a annoncé cela… En fait, c’est Boris Diaw qui m’a appelé une heure avant l’annonce officielle de la liste pour me le dire. Parce que je trouvais ça bizarre, l’annonce approchait mais je ne recevais pas d’appel, rien du tout. Mais je gardais confiance, je me disais ‘’tranquille’’. Et puis voilà, je reçois cet appel de Boris… J’étais vraiment choqué de la décision. Ne pas être pris dans les 12 qui vont aux JO, je peux comprendre, mais ne pas être présent dans les 19 de la pré-sélection, je ne pensais pas ça possible, je ne comprenais pas !
Quelles explications Boris t’a données ?
– Non, il ne m’a pas donné d’explications. Les explications je les ai eues sur Twitter après, le reste je ne savais pas du tout. J’ai juste entendu comme quoi ils étaient partis dans une autre direction. Boris m’a proposé de parler à Vincent, mais je n’avais pas envie de lui parler. Vincent avait pris sa décision et je la respecte énormément. S’il a fait ce choix-là, c’est pour quelque chose; je respecte. Après on m’a envoyé des articles qui détaillaient les raisons : là, c’était ok pour moi.
Comment l’as-tu vécu ?
– Pendant 2-3 jours j’étais déçu, je pensais à ça. Aux entraînements, j’étais concentré mais j’étais perturbé, je parlais à personne. Même ma famille, quand je leur ai transmis la nouvelle, ils m’ont dit que je mentais. Mais après 2-3 jours je me suis ressaisi. Toute ma vie c’était comme ça, j’ai dû prouver, prouver à chaque fois. Là, je me suis dit que c’était quelque chose que je pouvais pas contrôler, alors pourquoi je me prenais la tête sur ça ? Alors, bien sûr, le fait d’être à Paris et de faire les JO devant toute ta famille, tu joues les USA… c’est incroyable, il n’y a rien de mieux. Mais voilà, je me suis dit ‘’c’est la vie’’. En tout cas, j’étais content pour tous les joueurs qui ont été selectionné. J’étais content pour les 12 aussi. Je parlais notamment beaucoup avec Guerschon, avec Mathias aussi, j’étais vraiment content pour les gars. J’étais déçu mais je devais passé à autre chose. Ça m’a permis de prendre du temps pour moi, de partir en vacances, de souffler. Finalement, ce temps a été un plus pour moi.
As-tu quand-même suivi le parcours de l’équipe ?
– Oui bien sûr. Je regardais quelques matchs. Je me rappelle, je parlais avec Guerschon [Yabusele, ndlr], je lui disais ‘’vous inquiétez pas, vous allez être bien, tranquillement. Un moment il y aura un déclic et tout le monde sera bien’’. Et puis quand j’ai vu le match face au Canada, je me suis dit c’est CE match-là, c’est l’équipe de France qu’on voulait tous voir. Et là j’ai dit à Guerschon ‘’c’est bon vous allez en Finale’’ ! Moi ce qui m’a fait plaisir, c’était de voir que eux prenaient du plaisir.
Dernière question plus générale avant de te laisser : ta célébration avec l’arc et la flèche, d’où ça vient ?
– L’arc c’est depuis petit ! Je me rappelle quand j’étais sur les playgrounds, un moment j’ai un pote qui marque à 3pts et qui fait cette célébration. Là je l’ai vu je me suis dit : ‘’c’est bon j’ai trouvé’’. Et maintenant ça fait 10 ans que je fais la flèche, depuis le lycée en fait. C’est devenu ma célébration. Après je la fais de moins en moins parce que maintenant les gens savent.
_ A Belgrade tu ne la fais pas…
– Non, je l’ai pas faite. J’étais tellement concentré que je l’ai pas faite !
Un immense merci à Sylvain pour sa disponibilité et ce temps qu’il nous a accordé ! Il n’a refusé aucune question; merci à lui pour sa simplicité et sa franchise. On lui souhaite le meilleur pour la saison à venir ! A Kaunas, ce sera grand.